UN FESTIVAL DÉDIÉ à Anthony Lallican, photographe français tué en Ukraine le 3 octobre 2025, et à Lily Hinstin, programmatrice et directrice du festival de Locarno puis de Biarritz.
UN FESTIVAL QUI S’ENGAGE. Dès la présentation des films en avril, la présidente Iris Knobloch disait : « Le Festival de Cannes est né en 1939 dans un moment de grande incertitude et nous sommes aujourd’hui aussi dans un temps de grande incertitude. Alors, à quoi bon le cinéma ? Utile ? Oui, parce que quand le monde s’assombrit et perd ses repères, montrer des films de tous horizons n’est pas un geste anodin, c’est défendre ce que l’humanité a de plus précieux, sa capacité à rêver et à penser librement. » Et la sélection cette année a confirmé l’extraordinaire vitalité universelle de la création mondiale.
Le comité de sélection a vu cette année 2541 films venus de cent quarante pays différents. Vingt-deux sont retenus en compétition officielle, section dans laquelle seront remis la Palme d’or et le Prix du jury œcuménique. Plus de deux cents autres films sont présentés dans des séances spéciales ou sections parallèles. Parmi les vingt-deux candidats à la Palme d’or, on trouve quelques cinéastes habitués, mais aussi onze nouveaux réalisateurs. Le grand jury est présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-Wook.
UN FESTIVAL QUI SE PENCHE SUR L’HISTOIRE. Première et deuxième guerre mondiale, guerre civile espagnole, guerre au Rwanda, guerre froide… Cette soixante-dix-neuvième édition du Festival de Cannes met l’histoire et surtout celle des guerres au cœur de sa sélection. Cinq films en compétition officielle et six autres dans d’autres sections nous font revivre ces moments de résistance, de négociation, de confrontation et de réconciliation.
UN FESTIVAL QUI DEFEND LE DROIT DES FEMMES PAR L’AFFICHE ET PLUSIEURS FILMS. L’affiche du festival est tirée du film Thelma et Louise de Ridley Scott, film présenté à Cannes en 1991. Interprétées par Susan Sarandon et Geena Davis, ces deux femmes, combattant le patriarcat, incarnaient un modèle de l’amitié et de la liberté absolue. Tout un symbole, alors que MeToo a fait voler en éclats tous les stéréotypes. Cette affiche et plusieurs films nous rappellent que dans de trop nombreux pays encore, les femmes sont victimes de violence, de discrimination, de sexisme.
LE JURY ŒCUMÉNIQUE (1974–2026)
Le jury œcuménique 2026 – Crédit photo : Robert Rivoira
Les jurés
Depuis 1974, INTERFILM, organisation protestante internationale du cinéma, et SIGNIS, association catholique mondiale pour la communication, nomment six jurés, chrétiens engagés, journalistes, réalisateurs, théologiens, enseignants. Ces jurés voient tous les films en compétition et délibèrent en toute indépendance.
Cette année, INTERFILM a nommé Annette Gjerde-Hansen (Norvège), présidente du jury, Vincent Miéville (France) et Jacob Hoffmann (Allemagne).
SIGNIS a nommé Catherine Escrive (France), Adrian Baccaro (Argentine), et Ruben de la Prida Caballero (Espagne).
Les critères
Le jury encourage les films qui expriment des relations humaines positives et illustrent les valeurs de l’Évangile telles que dignité humaine, solidarité avec les plus faibles et les opprimés, justice, paix, pardon, réconciliation, sauvegarde de la création ou encore des films qui interpellent nos choix de société.
Présence et témoignages œcuméniques :
Culte et messe du festival
Chaque juré participe à la liturgie de son Église. Ensuite, tous les paroissiens, protestants et catholiques, se retrouvent pour partager le verre de l’amitié.
Cette année, les protestants accueillaient le pasteur Pierre Blanzat, responsable des relations avec les autres Églises pour la Fédération protestante de France, et Christian Barbery, pasteur à Cannes, délégué régional à l’œcuménisme.
Les catholiques accueillaient Monseigneur Pascal Wintzer, responsable de l’Observatoire Foi et Constitution, et Mariusz Piecyk, délégué régional œcuménique.
Célébration œcuménique au temple avec la prédication du père Franklin Parmentier, chargé des relations œcuméniques, en présence du pasteur Stephen Backman, président du Conseil régional de l’Église protestante unie en Provence Alpes Corse Côte d’Azur.
Réception à la mairie de Cannes
Chaque année depuis 2003, le jury œcuménique et quelques responsables sont reçus par le maire de Cannes dans son bureau. C’est le seul festival où le jury œcuménique a ce privilège. Accueil chaleureux, échanges cordiaux, verre de l’amitié, cadeaux offerts par la ville de Cannes, un temps fort et apprécié par tous.
PRIX DU JURY ŒCUMENIQUE
« FJORD » de Christian Mungiu (Roumanie, France, Norvège, Danemark, Finlande, Suède, 2h)
Ce long métrage présente les Gheorghiu, un couple romano-norvégien très pieux qui, avec cinq enfants, s’installe dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent proches malgré des éducations très différentes. Mais des enseignants découvrent des ecchymoses sur le corps de l’aîné des enfants de cette famille protestante ultra-pratiquante, voire intégriste. Les enfants révèlent recevoir parfois des fessées. La toute-puissante aide à l’enfance s’alarme, accuse, prend des mesures fortes, place les enfants en foyer. Alors, qu’en est-il vraiment ? Où est la vérité ? L’humanité ? Qui sont les victimes ?
Fjord s’impose comme un drame âpre, précis, qui observe sans détour les mécanismes de la défiance et du soupçon. Ce film est un engagement contre toute forme d’intégrisme. Il ne cherche pas à réconcilier les camps, mais à montrer ce qui, dans nos sociétés, rend parfois la réconciliation et le dialogue impossibles. Ce film a reçu de nombreux autres prix, dont la Palme d’or. En recevant sa deuxième Palme, Christian Mungiu a présenté son film comme un message pour la tolérance, pour l’inclusion, pour l’empathie et a dit : « Ce sont des termes magnifiques que nous aimons tous, mais il faut les appliquer plus souvent. »
Voici les motivations du Jury œcuménique :
Le jury œcuménique a choisi de primer un long métrage qui, avant tout, témoigne d’une excellente qualité artistique dans sa forme cinématographique. Nous croyons que ce film constitue un avertissement puissant face aux risques engendrés par les dérives idéologiques, risques existant tant dans le domaine de la foi que dans la dénonciation nécessaire de toute forme de violence contre les plus vulnérables. La foi et la protection des plus vulnérables sont porteuses d’espérance, mais elles peuvent être corrompues quand elles sont réduites à de simples règles. Nous sommes alors empêchés de voir l’humanité des autres et peut-être même la nôtre. Dans son exploration du conflit entre différentes convictions, le film lauréat ne se contente pas d’interroger les limites entre les sphères publiques et privées. Il le fait avec une grande qualité narrative, entremêlant les histoires individuelles de personnages complexes et profonds. Pour finir, notons que ce film pose de nombreuses questions et fait appel à l’expérience du spectateur pour y répondre, ce qui constitue une œuvre d’art riche, ouvrant au débat et à la réflexion.
MON COUP DE CŒUR
« LA TROISIÈME NUIT » de Daniel Auteuil (France, 1h40)
26 au 28 août 1942, au camp de Vénissieux. En pleine occupation, le gouvernement de Vichy organise une rafle massive de juifs étrangers dans toute la zone libre. Le haut fonctionnaire Lesage, quaker convaincu, se porte volontaire pour présider une commission de criblage pour statuer sur le sort des juifs arrêtés. Il est épaulé par l’abbé Alexandre Glasberg, juif polonais né en Ukraine et humanitaire engagé. Au cours des trois jours et trois nuits qui suivent la rafle, l’abbé, joué de manière convaincante par Daniel Auteuil, et divers représentants d’associations font tout pour éviter la déportation de beaucoup de Juifs, quitte à prendre de grands risques en fournissant de faux justificatifs.
J’ai déjà vu beaucoup de films sur ce sujet, mais celui-là est utile, nécessaire, émouvant. Il rappelle la barbarie nazie, mais aussi l’immense courage de ceux et celles qui prenaient des risques. Grâce à eux, 108 enfants ont pu être sauvés. Cette histoire est vraie et Daniel Auteuil nous entraîne dans cette formidable leçon de vie et de courage de Lesage et Glasberg, tous deux élevés au rang de Juste parmi les Nations, dont la médaille porte cette citation du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier. »
LES FILMS QUE JE RECOMMANDE
« L’AFFAIRE MARIE-CLAIRE » de Lauriane Escaffre (France, 1h42)
Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, seize ans, est accusée d’avoir avorté illégalement après un viol. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l’ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, va leur demander de ne pas plaider coupable et, c’est une première, va accuser et attaquer la loi anti-IVG de 1920 au risque de tout perdre.
Cette affaire nous rappelle combien certains droits des femmes, qui nous paraissent évidents aujourd’hui, ont été si durement acquis. Le violeur connu de tous, lui, n’a pas été inquiété. Mais Michèle, la maman de Marie-Claire, risque la prison. Ce film montre le combat, le courage de ces femmes. Charlotte Gainsbourg interprète Gisèle Halimi avec force, conviction et Cécile de France nous séduit en mère courage, déterminée, émouvante. La plaidoirie finale de l’avocate et la sentence ont marqué l’histoire. Ce film a été ovationné, sans doute parce qu’il participe aux combats des femmes passés, présents et à venir.
« MOULIN » de László Nemes (France, 2h10)
Juin 1943. Nous, spectateurs, restons témoins effarés de ce qui a pu se passer durant la détention du héros de la Résistance au centre de la Gestapo à Lyon. Il y a beaucoup de documentation sur son arrestation et la période d’avant, mais on ne sait pas grand-chose sur ce qui s’est passé après. On laissera aux historiens le soin de faire la part entre la véracité des faits et la représentation cinématographique. Cette dernière est au cœur de la confrontation entre Moulin et Klaus Barbie, le chef de la Gestapo à Lyon, un Barbie doucereux, manipulateur, méchant, sadique. Le chef de la Résistance n’a pas craqué et n’a jamais rien révélé malgré l’enfer de la détention. Jean Moulin sera quasiment tué avant de mourir durant son transport en Allemagne.
Le réalisateur László Nemes, arrivé en France en 1989, a fui la Hongrie et son régime autoritaire. « C’était comme changer de planète. Je n’oublierai jamais l’absence de liberté et pour moi, la liberté individuelle est ce qu’il y a de plus important. C’est le message de Jean Moulin et c’est pour ça qu’il est mort. »
Moulin était un grand homme qui avait une vraie vision de la vie, de l’art. C’était un grand humaniste dont la grande histoire s’est terminée prématurément. Et ce film nous le rend proche par son courage et son humanité.
« PAPER TIGER »de James Gray (États-Unis, 1h55)
En 1986, une famille modeste, Irwin, sa femme et leurs deux garçons, vit dans le Queens. Débarque Gary, frère aîné d’ Irwin, en flic, beau parleur, beau costume, belle bagnole, avec un projet pour son frère : s’associer avec les Russes pour dépolluer la rivière locale. Accord conclu. Mais Irwin surprend par pure naïveté les activités illicites des Russes. Et tout dérape, s’envenime, tourne au désastre. Les deux frères se déchirent sur fond de violence et de corruption. Porté par d’excellents acteurs, ce thriller familial est fascinant et d’une maîtrise absolue. Une véritable tragédie grecque. Il y a aussi du Shakespeare dans cette descente aux enfers qui nous fascine, nous interpelle et nous émeut. Un grand film qui trouvera certainement son public.
« GARANCE » de Jeanne Herry (France, 2h)
C’est l’histoire d’une jeune femme solaire, drôle, brillante, vibrante. Jeanne Herry capte cette énergie sans jugement, nous séduit par le personnage de Garance, mais nous révèle progressivement la mécanique implacable de sa dépendance à l’alcool. Jeanne Herry nous embarque dans les folles équipées de Garance, superbement jouée par Adèle Exarchopoulos, incroyable d’intensité émotionnelle. Elle boit, aime, danse, tombe, se relève, mais quel avenir pour elle ? Puis arrive Pauline en mal d’affection. Alors peut-être, tout peut changer. De magnifiques portraits de femmes qui nous émeuvent, nous interpellent. La réalisatrice poursuit son œuvre déjà remarquable par son attention aux fragilités humaines avec des personnages attachants et touchants.
« MERCI D’ÊTRE VENU » de Alain CAVALIER (France, documentaire, 1h22)
Je n’ai pas vu ce documentaire, mais il m’a été chaudement recommandé. Alain Cavalier, quatre-vingt-quatorze ans, nous laisse sous la forme d’un journal intime un testament joyeux dans lequel il confirme son furieux désir de vivre.
CONCLUSION
UN FESTIVAL ENGAGÉ avec de nombreux films qui font écho aux conflits, aux guerres et aux inquiétudes de notre monde contemporain.
LA PALME D’OR ET LE PRIX DU JURY ŒCUMENIQUE attribués à un même film, ce n’est pas la première fois, mais cela a été très rare depuis 1974. Les thèmes retrouvés le plus souvent dans les films étaient égalité, résistance, humanité, liberté, sujets inépuisables, sujets d’actualité dans notre monde aujourd’hui pour qu’un jour cessent les guerres, les conflits, les dictatures.
Merci aux réalisateurs et réalisatrices d’oser aborder ces sujets. Alors, j’ose espérer que grâce au cinéma, nous bâtirons un monde plus juste, plus digne, plus fraternel.
Pasteure Denyse MULLER